Jean Antoine Arisma : l’Etat doit être le seul détenteur du monopole de la violence légitime

La « lettre ouverte »[1] écrite par Jean Antoine Arisma est symptomatique pour comprendre la mentalité de certains de nos compatriotes. Elle témoigne, avant tout, d’une mentalité de l’âge des cavernes, moment où on ne pouvait pas encore parler de la notion d’État. En effet, la lettre de Monsieur Arisma peut se résumer par les termes suivants: la décision du Conseil Supérieur de la Police Nationale d’Haïti de mettre fin temporairement aux permis de port d’armes laisse les citoyens détenteurs d’armes à feu dans une insécurité ambiante. Faisons trois remarques sur cette lettre pour que l’on puisse comprendre les intérêts qui animent son auteur car en réalité cette lettre ne doit pas être anodine puisqu’elle intervient dans un contexte particulier.

Primo, l’auteur de la lettre ne comprend pas le mode de fonctionnement d’un État. Devrait-on lui rappeler quelques notions de philosophie politique classique, s’il les connaissait ? Arisma devrait comprendre que depuis Thomas Hobbes, dans son livre Léviathan, l’État est le seul détenteur du monopole de la violence légitime. En effet, dans son ouvrage, Hobbes explique clairement que les hommes, voulant mettre fin à leur conflit de toute sorte, ont choisi de confier à un être suprême le pouvoir de détenir cette violence. Cet être suprême peut être un Président, un parlement ou tout autre structure consentie par la population. L’idée étant que l’état de nature constituait un danger pour la sécurité des hommes puisque chacun était un loup pour chacun. C’est justement à cette idée que correspond la décision du Conseil Supérieur de la Police Nationale d’Haïti d’interdire, temporairement, à quiconque de porter des armes dans ce pays. Nul besoin de rappeler à Arisma les écrits de Max Weber dont on s’est inspiré dans le titre de cet article.

Secundo, la lettre d’Arisma intervient à un moment où pour la première fois l’État haïtien essaie de contrôler les armes en circulation dans ce pays. Oui, disons-le, l’État haïtien n’a jamais su mettre la population en confiance car il a été concurrencé par des acteurs privés qui se croient encore aux temps des seigneuries. De plus, il n’a jamais fait montre d’une certaine maitrise à la fois de son territoire et des armes qui y circulent. Arisma essaie-t-il de demander à l’État haïtien de construire des châteaux-forts, avec des paysans autour, pour défendre la seigneurie en cas d’attaques d’ennemis extérieurs ? Non, on ne pourra jamais revenir à ce temps-là. La politique de la sécurité aujourd’hui veut que toutes les armes soient sous le contrôle de l’État. Haïti est ce pays où beaucoup de gens pensent qu’ils sont habilités à édicter les règles de vie commune. C’est ce que veut nous faire croire l’auteur de la lettre quand il déclare au ministre de la justice qu’il va garder son arme à feu.

Un petit coup d’œil chez nos voisins américains peut nous éclairer. C’est le sens de la politique de Barack Obama actuellement aux États-Unis : réduire le nombre d’armes à feu en circulation. Car l’establishment américain a compris que la mentalité qui consiste à accorder une arme à feu au premier citoyen n’apporte aucun résultat en matière de sécurité. Il suffit de se rappeler des nombreux carnages aux États-Unis. Pas la peine de souligner à Monsieur Arisma qu’au moment de la rédaction de ce texte les États-Unis viennent de connaitre un énième massacre dans une boite de nuit en Floride. Je me demande si Monsieur Arisma appellerait à la désobéissance civile s’il était aux États-Unis ?

Tertio, la lettre de Jean Antoine Arisma doit être comprise dans la logique de déstabilisation du pays car elle intervient au moment où des voyous se livrent au saccage des stations d’essence. Comment peut-on remettre en question la décision du CSPNH dont le Premier Ministre en est le Président?

Le coté ridicule de cette lettre c’est qu’elle veut nous faire croire que la sécurité doit être réservée à ceux qui ont la possibilité de se procurer une arme à feu. Depuis quand une arme à feu était une garantie contre l’insécurité ? Arisma doit aussi savoir que les criminels utilisent des techniques et des armes plus sophistiquées que le simple citoyen détenteur d’un permis de port d’arme. On n’a qu’à demandé la réponse à Oriel Jean, spécialiste en sécurité. Non, il ne peut pas nous répondre car il est tombé sous les balles des bandits.  En plus, il était armé! Le Conseil Supérieur de la Police Nationale d’Haïti devrait-il exiger un examen psychologique avant d’autoriser à quelqu’un de porter une arme ?

Enfin, on peut dire que le CSPNH vient de faire un pas dans la bonne direction, celle qui consiste à contrôler les armes en circulation. Il s’agit tout simplement de rétablir l’autorité de l’État. Et, sur ce plan, c’est l’intérêt de la société qui est visée et non ceux de petits malades voulant exhiber leur arme à la population, ce qui nous rappelle les vieilles pratiques de Macoutes, de FRAPH…

Panel Lindor,

Doctorant en Droit,

Ecole de droit de la Sorbonne.

[1] http://www.radiotelevisioncaraibes.com/presse/lettre_ouverte_au_ministre_de_la_justice_m_camille_edouard_junio.html

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. AMAZAN dit :

    En tant que citoyenne, je comprends la logique de votre analyse, cependant je rappelle que dans les pays développés où les structures sont déjà fonctionnelles, les services de l’Etat ne se font pas attendre.

    Aux USA comme vous avez fait mention, la constitution accorde la possibilités à tous citoyens désireux de se protéger ou de protéger ses , de porter une arme. Mais pas des armes de guerre, comme beaucoup le fait. Et c’est là que viennent les problèmes de fusillade à répétition. Vous avez rappelé les faits d’Orlando, mais celui du Basketteur qui s’est introduit par erreur dans un appartement et qui a été descendu.

    De même, en Haiti, je ne suis pas pour le port d’arme à tout va, mais quand un père de famille assiste au viol de sa femme et ses filles et qu’il n’a pas pu même les repousser, par des coups de feu de reconnaissance, c’est terrifiant. Car tout le monde le sait, quand les bandits arrivent la nuit,et qu’ils commencent à tirer, s’ils entendent des répliques, ils n’iront pas s’aventurer dans ce quartier, ou dans les maisons à proximité. Ne sachant pas sur quoi, ils vont tomber, même s’il s’agirait de dissuasion . Or, si à ce moment là, le père de famille serait non armé, même s’il appellerait la police, cette dernière, ferait son apparition après les dégâts, elle viendra compter les morts et les blessés.

    Soyons sérieux, si l’Etat, comme vous avez dit voulait vraiment contrôler le pays, il devrait pas prétendre le faire, juste en handicapant les personnes qui possèdent des permis de port d’armes légalement. Toutes personnes en détention d’armes devraient fournir leur certificat ou je ne sais quelle pièce pour le prouver en tant que détenteurs.
    On peut vouloir maitriser les bandits et demander en même temps aux chefs d’entreprises, ou à des gens dont leurs fonctions exigent de grande surveillance rapprochée , de ne plus se servir de leurs armes. C’est leur lâcher dans la gueule du loup.

    J’admets qu’avoir une arme ne garantit pas la sécurité à 100%, mais livrer les citoyens à la merci des bandits est plus irresponsable qu’on ne pourrait le croire. Car, l’Etat n’a jamais protégé le peuple contre les bandits, la police fait le minimum et le peuple reste sous le compte de la Providence.
    De plus, avec tous ces politiciens qui ne font qu’envenimer la situation du pays par des crises successives, on n’est pas sans savoir non plus que la politique en Haiti, se fait aussi par la distribution d’armes aux partisans pour consolider un camp ou un autre. Donc, cette politique du chat et de la souris ne va pas empêcher aux plus démunis de tomber sous des balles assassines de bandits sans foi ni loi, qui se nourrissent uniquement du délabrement des institutions haitiennes. Souvent, les bandits font leur marché en armes par recel de policiers ou d’agents corrompus, je ne vous apprends rien.

    Comment expliquez-vous que les touristes et les haitiens vivant à l’Etranger puissent avoir peur de rentrer au pays? Un aéroport où dès son arrivée, on est accueillis par une foule, dont on ne peut à peine différencier ses proches. L’Etat nous jette dans la gueule du loup dès notre arrivée. Pas de structure sérieuse aux alentours…d’où le succès des kidnappeurs depuis l’aéroport, s’en suivent courses poursuites dans le trafic endiablé qui nous attendent dans les rues de Port-au-Prince, la capitale. C’est bien de citer des pays développés comme exemples, mais ces pays ont investi, ont mis des hommes sur le terrain, des matériels adéquats, malgré le port d’armes ouvert à tout citoyen. C’est juste que l’excès en tout nuit, on peut ou on devrait avoir la possibilité d’avoir une arme chez soi pour se défendre, mais pas obliger d’avoir des armes de guerre en tant que citoyen, c’est différent!
    Alors, Mon frère, que vous soyez de bonne intention, y a pas de comparaison possible avec des pays développés, qui mettent des matériels et des hommes, des routes aussi, très importantes, car, on a construit que des bidonvilles, donc il faut des routes, des passages pour intervenir également.
    A bon entendeur, Salut!

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