Haïti-Élections: dans l’attente d’un président responsable

Dans moins de cinq mois, si tout se passe bien, Haïti aura un nouveau président. En d’autres termes, il se peut bien que ce soit la continuité de l’ère du président Martelly, ou alors la rupture totale avec les pratiques de son administration. Pour certains, le mandat de l’actuel président fut long et même trop long. Pour bien d’autres, c’est un temps relativement court. Dans tous les cas, son mandat en termes de cumul des jours et des heures comparé à celui de son prédécesseur aurait été de durée égale si le gouvernement de Préval-Bellerive avait organisé les élections à la période prévue par la constitution.  Cependant, pour celles et ceux persécutés pendant le mandat du président Martelly tout comme celles et ceux tourmentés durant les régimes précédents, les heures furent longues.

En effet les heures peuvent être soit longues, soit courtes, voire des facteurs qui accélèrent la vieillesse, dépendamment du vécu et des pressions politiques dont chacun d’entre nous peut en faire l’objet. Comme l’a si bien dit Manuel dans le roman Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain “Ce n’est pas si tellement le temps qui fait l’âge, c’est les tribulations de l’existence”.

Dans l’attente de voir des gens avisés faire le bilan complet de l’administration Martelly-Conille/Lamothe/Paul, sur plusieurs fronts, je me réjouis malgré tout de voir que l’on est à deux doigts d’observer deux présidents successifs sur le point de terminer leur mandat sans interruption aucune. Souhaitons qu’il en soit de même pour le prochain locataire du palais national sans qu’il ne soit pas obligé d’être un pion, voire un protégé de la communauté internationale.

Tout compte fait, j’espère que le nouveau président de la république se donnera pour mission d’accompagner le Système Judiciaire Haïtien aussi bien que l’Unité de Lutte contre la Corruption et la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif dans la quête d’autonomie dont ils ont tant besoin pour faire leur travail.

Ainsi, celles et ceux qui ont dilapidé les caisses publiques devront être poursuivis, tout comme celles et ceux impliqués dans des actes d’assassinats crapuleux, de kidnapping, de faux et d’usage de faux devront être traduits par devant des juges dignes de leur appellation.  Pour ce faire, le prochain locataire du palais national doit être quelqu’un d’une vie exemplaire dont le nom n’est associé à aucun détournement de fonds, voire des crimes. Sinon, il ne pourra pas s’attaquer à ce système pourri jusqu’à la moelle de peur d’être poursuivi (lui/elle-même) par la justice.

De tous ces candidats aspirant à la fonction présidentielle, qui pourra faire la différence? A cette question je laisse le soin aux directeurs d’opinion de guider le peuple afin qu’il puisse faire un choix éclairé.  Aux membres du Conseil Électoral Provisoire, je vous exhorte à organiser des élections sans le moindre grain de sable afin que le verdict des urnes ne souffre d’aucune contestation.

Au prochain locataire du palais national, nous attendons de vous : une gestion saine des affaires de la Res Publica des nominations au poste de ministre et de directeur général  basées sur la compétence et la performance des mesures concrètes pour en finir avec l’occupation du territoire le plus  vite que possible le respect scrupuleux de la constitution une diplomatie raisonnée en lieu et place de celle du marchandage une attention soutenue à la production nationale la régularisation des ONG.

Certes, il y a bien d’autres points importants à ajouter; que l’ensemble de la Société Civile fasse entendre sa voix plus souvent.

Au nouveau locataire du palais national il est impératif de ne plus nommer des gens au poste de ministre qui se mettent constamment du côté ou le vent tourne.  Le pays a besoin de vrais techniciens, des gens pétris de conviction, et des citoyens responsables pour le sortir du trou d’air dans lequel il se trouve. La jeunesse en a marre de voir bon nombre de têtes devenir ministre à plusieurs reprises en dépit de leur incompétence, et surtout de leur trajectoire basée sur le favoritisme et leur comportement de flagorneur.

Aussi, faut-il en finir avec la nomination d’une avalanche de consultants à la présidence, la primature, et dans les ministères pour services rendus durant les campagnes électorales. Un pays dont le budget de fonctionnement dépend en grande partie de la communauté internationale ne peut pas se permettre le luxe d’embaucher des gens comme bon lui semble à des postes clé pour lesquels ils n’ont aucune expertise.

Sans un leader avisé et respectueux des principes, le pays continuera d’être la risée de bien d’autres pays, et particulièrement de la plupart des fonctionnaires des ONG qui ne font autre chose que se bronzer au soleil. Ces fonctionnaires, qui dans la plupart des cas se comportent en donneurs de leçon sur la terre de Jean-Jacques Dessalines, transforment le pays en un récipient de charité pour en faire leur beurre. Et tout ceci se fait de concert avec certains de nos dirigeants sans scrupule, qui aiment bien leur statut de commis et de citoyen de deuxième rang pourvu qu’ils aient toute la latitude de s’en mettre plein les poches. Un tel comportement glace le sang de tous les fils dignes d’Haïti qui en dépit de toutes les difficultés économiques font de ce proverbe “Bien mal acquis ne profite jamais” leur raison de vivre dans un pays où l’on a toujours tort d’avoir raison.

Face aux catastrophes de toutes sortes auxquelles le pays est exposé et pour lesquelles il n’existe aucun plan d’urgence fiable, le prochain gouvernement devra faire de l’aménagement de notre paysage environnemental l’une de ses priorités pour que nos compatriotes puissent rêver d’un bien être mental. Vivre dans un pays où le minimum fait défaut en cas d’un désastre naturel est une menace d’extinction de nos ressources culturelles.

Que l’on soit pro ou contre Martelly, il n’en demeure pas moins qu’il a rabaissé le statut de la fonction présidentielle par son attitude irrévérencieuse  et ses déclarations à l’emporte-pièce (insultes aux journalistes, aux femmes, et autres). Il n’ y a rien de plus frustrant de voir un président qui est toujours prêt à sortir de ses gonds face à la presse nationale alors qu’il se comporte comme un enfant docile devant les membres de la presse internationale qui lui vouent peu de respect.  Et de voir les conseillers du président avec le sourire aux lèvres quand il insulte les femmes et les journalistes de chez nous, ce n’est pas exagéré de demander ce qu’il en reste de dignité et de valeur morale chez les conseillers et les ministres qui l’accompagnent toujours dans ses tournées. A dire vrai, on voit bien que l’on a atteint le fond.  Il est temps que les problèmes de fond soient posés tant qu’ils sont profonds si l’on veut aller au fond des choses. Pour le bien du pays, j’espère que la nature des prochains débats entre les candidats à la présidence se joue sur le fond, et non pas sur l’hystérie et l’emballement. Sinon, comme le dit ce vieux proverbe normand; “Quand on oublie le fond, on y reste”.

Certes, tout est loin d’être rose, cependant l’on ne peut pas dire que tout est morose. Retenons quelques projets d’infrastructure (le viaduc de Delmas, l’aménagement de l’aéroport du Cap-Haïtien, quelques kilomètres de route…), sans oublier l’organisation de quelques évènements caribéens agrémentés des coups de pub pour replacer Haïti sur la carte touristique internationale.  Aussi faut-il noter l’initiative d’envoyer bon nombre d’enfants à l’école grâce au prélèvement des taxes sur les transferts et les appels téléphoniques venant de la diaspora.  L’idée est bonne, parmi une centaine d’autres farfelues, mais le projet est de loin d’être structurant et structuré. Dans la logique de la continuité de l’Etat, j’espère que le prochain gouvernement fera de son mieux pour rendre le projet efficace.

En revanche, l’efficacité du projet passe par une remise à plat de notre système éducatif haïtien qui depuis plus de deux siècles ne tient pas compte du milieu endogéno-linguistique et culturel des apprenants. Comment peut-on transformer un pays pour lequel on n’a pas été formé? Il n’existe que ce proverbe qui puisse répondre à la question ci-dessus. “Tant vaut l’école, tant vaut la nation”.

Que l’on veuille ou non, l’actuel président sera reconnu comme celui qui a initié un tel projet auquel j’attribue le qualificatif d’un précédent méritoire, mais pas un modèle exemplaire pour bien des raisons (manque de transparence, corruption, trafic d’influence, écoles bidons créées du jour au lendemain). Sans aucun doute, avec une jeunesse beaucoup plus éduquée, Haïti finira par s’en sortir.

Ceci dit, tournons la page Martelly pour une page plus prometteuse. Au revoir Mr. Michel Joseph Martelly. Je sais que beaucoup de vos fans brûlent d’envie de savourer vos prochaines chansons. Mettez-vous au travail. ll n’y a rien de plus sain quand quelqu’un s’adonne à fond à un métier pour lequel il a été formé soit académiquement soit sur le tas par un maître qui fait autorité en la matière. Ainsi, comme le dit ce vieux proverbe français “Chacun son métier, les vaches seront bien gardées”.

Au nouveau locataire du palais national, vous avez du pain sur la planche.  Votre responsabilité est de mener le pays à bon port, et non pas celle d’un plaignant qui prendra un malin plaisir de rejeter son incapacité de délivrer la marchandise sur ses prédécesseurs comme bon nombre de nos dirigeants aiment le faire.  A la grande majorité de nos hommes politiques, je joins ma voix à celle des femmes et des hommes dignes de cette terre de liberté pour vous transmettre le message suivant; pour une fois, soyez de bonne foi.  

Jacques Pierre

Co-directeur de Haiti Lab

Université de Duke (Duke University), NC,

@PJacquespie

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