La problématique de l’emploi du Créole dans les principales institutions haïtiennes

Membres de l'Académie Haïtienne. ou Académie du Créole Haïtien
Membres de l’Académie Haïtienne ou Académie du Créole Haïtien

Par Saonha Lyrvole Jean Baptiste

Présentation au moyen d’une étude de niveau diachronique la problématique de l’emploie du créole dans les principales institutions haïtiennes.

Qu’est-ce qu’une langue créole ?

Le terme créole en linguistique désigne diverses langues nées des colonisations européennes entre le XVI et le XVIII siècle. Ses origines étymologiques seraient du portugais : crioulo ; de l’espagnol criollo et du latin creare et désignait des enfants nés dans un pays (généralement les colonies) des parents venus d’ailleurs. De ce fait, il n’y avait pas que des « langues créoles » mais d’animaux créoles, de cuisine créole, de blancs créoles, etc.

Quelques caractéristiques des créoles :

La complication de la forme externe, l’expansion de la forme interne, l’expansion des domaines d’emplois. Son développement comprend l’interpénétration et la convergence de système linguistique, ils assurent presque partout le rôle de langue vernaculaire et ils n’ont donc pas encore accès aux domaines officiels, etc.

Toutefois il ne faut pas confondre une langue créole et une langue « pidgin ». Le pidgin se définit comme une langue mixte résultant du contact d’une langue impériale et d’une ou plusieurs langues autochtones au point de devenir un système linguistique autonome et distinct des langues ayant contribué à sa formation. Contrairement aux langues créolisées, une langue pidginisée est une langue seconde et n’est la langue maternelle de personne. Une langue créole serait donc une langue pidgin qui a évolué.

Il convient aussi de rappeler que l’intercompréhension entre les créoles à bases lexicales différentes est quasiment nulle. En effet il existe des créoles néerlandais, des créoles français, des créoles anglais, des créoles espagnols, des créoles hollandais, des créoles portugais, etc.

Brève présentation du créole haïtien

Le créole haïtien est le créole parlé sur le territoire haïtien et à la diaspora. Avec plus que 10 millions de locuteurs, c’est le créole le plus parlé de la caraïbes. Il coexiste en tant que langue officielle avec le français depuis la constitution de 1987. Il est dérivé du français et de quelques langues africaines. Notamment le fongbe (Togo, Benin ; Afrique de l’ouest) selon le linguiste Hugues Saint-fort dans son livre : « Haïti : questions de langues, langues en question » le créole haïtien serait comme un substrat du fongbe et une relexification du vocabulaire français.

En Haïti, à cause de la présence du français qui a longtemps été la seule langue officielle on en vient à distinguer deux types de créoles : un créole acrolectal (truffé de mots français) parlé par l’élite et ceux qui ont été a une institution scolaire interdisant le créole. Exemple : « li atenn de deux balles, li succombe a blessures li » « il a été atteint de deux balles, il a succombé à ses blessures ». Et un créole basilectal (sans modification d’aucune sorte telles que morphologique, syntaxique, lexicale, etc.) que l’on retrouve chez le peuple. Mais avec l’évolution de la langue, on ne retrouve ce langage presque uniquement dans la ville de province.

On retrouve également 3 grands dialectes :
Le nord. Ex : ake
L’ouest. Ex : avek
Le sud. Ex : ak.

La diaspora également parle un créole acrolectal mais avec des mots de la langue de leur pays d’accueil. Ex pour les USA : « ou make sure de sa w di la ? » « Es-tu sûr de ce que tu dis ? ». Ceux ayant été élevés en Haïti ont tendance à mélanger le créole, le français et l’anglais. Ex : «  Tu connais mon numéro epi w pa call mwen ?


Deuxième partie


Etude diachronique du créole – Avant 1804

Avant 1804, le créole était déjà parlé sur l’ile de Saint-Domingue. Comme le prouve la cérémonie du bois-caïman qui avait été faite en créole  « Le Bois-Caïman constitue un tournant majeur. En effet, le discours de Bookman dans la nuit du 14 au 15 août 1791, appelé discours du Bois Caïman qui a été fait devant l’élite des Marrons, a été fait en créole. C’est important parce que l’élite des Marrons constituera la nouvelle élite politique d’Haïti. De même, le discours du Bois Caïman pose les bases de la nation haïtienne fondée sur une religion et une vision politique. Ce discours aurait pu être fait en français, en espagnol, en anglais. Il l’a été en créole. Et que dit Bookman à son auditoire ? Et bien dans un discours manichéen, Bookman dit à son auditoire qu’il existe un Dieu des Blancs et un Dieu du peuple de Saint-Domingue.

Il lui a dit que chaque Dieu a des demandes précises à l’égard de son peuple. Il lui a dit que comparativement au Dieu des Blancs, le Dieu du peuple de Saint-Domingue est bon et veut des bienfaits et qu’il a ordonné la vengeance, qu’il les assistera et qu’il guidera leur bras pour les conduire vers la liberté. Il s’agissait d’un discours de mobilisation militaire sur fond de différence religieuse. Ce discours a été fait en créole qui, en Haïti, est devenu langue de la révolution tandis que le français est resté la langue du conservatisme. Bien entendu, il y a sans doute eu des textes en créole avant Bookman. Mais, il ne s’agissait pas de discours politiques. De même, il y a sans doute eu des discours ou d’autres textes politiques en créole après le Bois Caïman. Étant postérieurs au Bois Caïman, ces textes n’ont pas la même valeur que le discours du Bois Caïman qui reste un texte fondateur pour la religion, pour la langue et pour la politique en Haïti. » Le créole Haïtien : du statut de langue usitée a langue officielle par Eric SAURAY.

Napoléon Bonaparte en 1793 reconnaissait déjà la langue créole de la colonie en faisant traduire tous ces textes officiels en créole. Michel DeGraff. Le créole avait déjà dépassé le stade de pidgin à cette époque.

A Partir de 1804 jusqu’en 1843

A cette époque, le créole a un peu perdu de son prestige vu que la langue officielle et administrative du pays était le français. La langue juridique et légitime était le français. Le créole était juste une langue usitée, une langue sociale. L’article 31 de la constitution de 1843 demande à ce que toutes les langues usitées soient enseignées dans les institutions scolaires. Ce qui est une manière de lier le droit à la langue au droit à l’éducation. Mais, aucune langue particulière n’est citée dans le texte. Mais, on présuppose que toutes les langues usitées étaient concernées à savoir : le français, l’anglais, l’espagnol et le créole. Mais, la Constitution de 1843 marque une rupture avec la pratique établie depuis Toussaint Louverture qui avait fait du français la langue officielle de facto de la colonie française de Saint-Domingue puisque la Constitution de 1801 était rédigée en créole et que les élites politiques et administratives utilisaient le français.

D’un point de vue juridique – De 1843 à 1987

Les Constitutions de 1846 et 1849 contiennent une disposition qu’on retrouvera dans toutes les Constitutions haïtiennes jusqu’en 1879 : « L’emploi des langues usitées en Haïti est facultatif. Il ne peut être réglé que par la loi et seulement pour les actes de l’autorité publique et pour les affaires judiciaires. »

L’article 27 de la Constitution de 1867 rappelle que les langues usitées dans le pays doivent être enseignées dans toutes les écoles du pays.

L’article 24 de la Constitution de 1918 dispose que : « Le français est la langue officielle. Son emploi est obligatoire en matière administrative et judiciaire. » Cette disposition est une révolution. Jusque-là, en Haïti, il n’y avait pas de langue officielle de droit. Les Constitutions parlaient de langues usitées. Mais, en 1918, Haïti est sous occupation américaine. L’anglais avait pris une place significative dans la vie des élites. En institutionnalisant le français comme langue officielle, les titulaires du pouvoir constituant ont rappelé la primauté du français, soit. Mais, ils ont surtout rappelé que les citoyens haïtiens ne sont pas de culture américaine. Le français a donc été utilisé comme moyen d’affirmer l’indépendance d’Haïti à l’égard des États-Unis.

La même disposition sera reprise dans l’article 25 de la Constitution de 1932. Dans ce même état d’esprit, l’article 12 de la Constitution de 1935 dispose que : « Le Français est la langue officielle. » et que : « Son emploi est obligatoire dans les Services Publics. » L’article 28 de la Constitution de 1950 rappelle que : « Le français est la langue officielle. » et que : « Son emploi est obligatoire dans les services publics. » L’article 35 de la Constitution de 1964 dispose que : « Le Français est la langue officielle. Son emploi est obligatoire dans les services publics. Néanmoins, la Loi détermine les cas et conditions dans lesquels l’usage du Créole est permis et même recommandé pour la sauvegarde des intérêts matériels et moraux des Citoyens qui ne connaissent pas suffisamment la langue française. » A partir de 1964, le créole a donc commencé à avoir un statut particulier puisque son usage était permis et même recommandé au nom de : « la sauvegarde des intérêts matériels et moraux des Citoyens qui ne connaissent pas suffisamment la langue française. »

L’article 62 de la Constitution de 1983 consacre deux langues nationales mais opère une différence entre elles en disposant que : « Les langues nationales sont le français et le créole. Le français tient lieu de langue officielle de la République d’Haïti. » C’est un changement majeur car, jusque-là, il n’a jamais été question du créole comme langue nationale. Du jour au lendemain, par la seule volonté du pouvoir constituant, le créole est passé du statut de langue usitée dont l’usage est permis et recommandé, à celui de langue nationale. Et si le Français est langue officielle, ce n’est que pour des questions de commodité. C’est la raison pour laquelle le texte n’est pas catégorique puisqu’il dit que : « Le français tient lieu de langue officielle de la République d’Haïti. » L’expression « tient lieu de » laisse entendre que c’est un statut par défaut.

Mais, en 1987, le processus est achevé puisque la Constitution de 1987 dispose en son article 5 que : « Tous les Haïtiens sont unis par une Langue commune : le Créole. » et que « Le Créole et le Français sont les langues officielles de la République. ». Cette disposition n’a pas été remise en cause par l’amendement constitutionnel de mai 2011. Le créole n’est plus une langue usitée. Il n’est plus une langue nationale dont l’usage est permis et recommandé comme une faveur pour ceux qui : « ne connaissent pas suffisamment la langue française. », il est une langue officielle avec tous les privilèges qui y sont liés.

D’un point de vue Linguistique

Si le statut de la langue créole à beaucoup évolué d’un point de vue juridique, il n’en est pas moins sur le plan linguistique. Au cours des années 1940, un pasteur protestant irlandais du nom d’Ormonde McConnell et un éducateur américain spécialisé dans les questions d’alphabétisation, Frank Laubach, mirent sur pied une nouvelle orthographe systématique du kreyòl. Elle était basée sur l’alphabet phonétique international (API) mais la plupart des lettrés haïtiens de l’époque pensaient qu’elle était basée sur l’anglais et déclenchèrent une violente campagne contre son adoption. Aujourd’hui encore, tristement, un certain nombre d’Haïtiens continue à dire que c’est une orthographe «américaine». Alors que c’est complètement faux. Au cours des années 1950, deux intellectuels francophones haïtiens, Charles-Fernand Pressoir et Lelio Faublas, apportèrent des changements à ce que les défenseurs d’une certaine orthographe dite «française» considéraient comme une «horreur». Il en résulta une orthographe légèrement différente de ce qu’on appelait alors l’orthographe Laubach et on prit l’habitude de la désigner sous le nom d’orthographe Pressoir. Cette orthographe fit les beaux jours de tous ceux qui prônaient la défense et l’illustration de la langue créole en publiant leurs textes dans cette langue. Par exemple, c’est en orthographe Pressoir que fut publiée une œuvre qui est considérée maintenant comme un chef-d’œuvre, le premier roman de la littérature haïtienne entièrement écrit en kreyòl, Dezafi (1975), du grand écrivain haïtien francophone et créolophone, Frankétienne.

Dans son livre Comment écrire le créole d’Haïti (1980) qui est une partie de sa thèse de doctorat de linguistique du même titre soutenue en septembre 1977 à l’université d’Indiana, le linguiste haïtien Yves Dejean rapporte que la première édition du livre d’Ormonde H. McConnell et d’Eugene Jr. Swan You Can Learn Creole. A Simple Introduction to Haitian Creole for English Speaking People date de 1945. Dejean rapporte aussi que «Ormonde McConnell a été en Haïti, vers 1940, le premier inventeur d’une orthographe créole à mériter le qualificatif de système ou d’ensemble structuré et cohérent.»

Vers 1975, les milieux éducatifs officiels alors en pleine ébullition mirent sur pied une nouvelle institution appelée «Institut Pédagogique National» (IPN) et un Groupe de recherches et d’études appelé «GREKA» (Gwoup Rechèch pou Etidye Kreyòl Ayisyen). Ils révisèrent l’orthographe dite «Pressoir» et en proposèrent une version légèrement modifiée, connue sous le nom de «orthographe IPN». En fait, l’orthographe IPN ne se démarque de l’orthographe Pressoir que par six (6) modifications: «e» a remplacé «é», «en» a remplacé «in», «w» a remplacé «ou» devant une voyelle, «y» a remplacé «i» devant une voyelle, «in» a remplacé «i-n», «àn» a remplacé «a-n». Ces six modifications ne se sont pas faites d’une manière fantaisiste mais selon des principes bien arrêtés, basés sur les enseignements de la phonologie. C’est cette orthographe qui a été adoptée par le gouvernement haïtien en septembre 1979 pour être

utilisée dans les écoles. Quatre mois plus tard, le 31 janvier 1980, le gouvernement haïtien rendit publics les principes de la graphie du créole dont on allait se servir non seulement comme langue d’instruction mais aussi comme objet d’étude dans les écoles de la république. Actuellement, l’orthographe standardisée officielle du créole haïtien fait loi dans les milieux scolaires, universitaires, journalistiques, publicitaires, politiques, économiques, littéraires, commerciaux de la société haïtienne et est utilisée par tous les étrangers (de plus en plus nombreux) qui utilisent le créole haïtien. Les dictionnaires bilingues haïtiens (français-créole et anglais-créole) les plus valables sur le plan méthodologique et publiés après 1987 ont adopté sans réticence aucune cette orthographe standard officielle. On a dépassé d’une manière générale, quoiqu’en disent quelques attardés, l’amateurisme, l’insouciance et parfois l’ignorance qui ont dominé l’écriture du kreyòl pendant de longues années. Une chose est sûre: nous ne pouvons plus revenir aux écritures fantaisistes, farfelues qui représentaient la norme avant la systématisation de l’orthographe créole introduite par Ormonde McConnell et F. Laubach. Le terme «standardisation» est l’un des plus importants dans le grand travail d’aménagement linguistique qui reste à faire dans les pratiques linguistiques du kreyòl. Pour le linguiste franco-américain Albert Valdman (1984) dont les recherches sur le créole haïtien remontent à plus de quarante ans, le terme «standardisation is used in the sociolinguistic literature to refer to a formal, conscious process of language uniformization usually undertaken by official organisms, although several individual endeavors rank among the more celebrated cases of standardization.» (le terme standardisation est utilisé dans la littérature sociolinguistique pour désigner un processus conscient, formel d’uniformisation d’une langue habituellement entrepris par des organismes officiels, quoique qu’il existe plusieurs activités individuelles considérées parmi les plus célèbres cas de standardisation.) Grâce aux travaux initiés par McConnell et Laubach et poursuivis par Pressoir, l’IPN et le GREKA, l’orthographe du kreyòl a été standardisée et il est hors de question que l’on retourne aux tâtonnements d’avant. Le système graphique actuel du kreyòl est logique, pratique, régulier et a été soigneusement élaboré. Le créole haïtien est le seul créole à base française de la Caraïbe qui possède une orthographe standardisée et officielle et qui fonctionne comme co-langue officielle de la nation (l’autre langue officielle étant le français).

De 1987 à nos jours

Nous voyons que 1987 a été un tournant décisif dans l’évolution de la langue créole haïtien. Et une fois la graphie bien installée, il a été plus facile de l’étudier a l’école, ce qui a été un grand pas. La littérature Haïtienne aussi a contribué à l’émergence de cette langue car les auteurs écrivent beaucoup plus en créole, surtout des auteurs célèbres comme Georges Castera et Frankétienne. Des aménagements linguistiques se mettent en place, spécialement grâce aux travaux de recherches des linguistes de la faculté de linguistique appliquée de l’université d’état d’Haïti. La réforme dite Bernard (1979 – 1980), par le ministre de l’éducation de l’époque, Joseph C. Bernard, a permis l’introduction du Créole haïtien, comme une langue d’enseignement et une langue enseignée dans le cycles d’études primaires et secondaires. Une organisation appelée « Kreyolofoni » est mise en place pour promouvoir la langue créole comme langue légitime du pays sans vouloir éradiquer le français, cette association dit non à la situation de diglossie existant en Haïti et milite pour un equilinguisme (plurilinguisme équilibré).

En guise de conclusion

Le créole haïtien a une histoire pour le moins aussi bouleversée que celle du pays. Une langue ayant pour fonction d’exprimer une réalité spécifique à la communauté à laquelle elle appartient. « Que votre langue ne soit pas l’organe de votre propre honte. » William Shakespeare ; La comédie des erreurs (1594). Cette citation semble s’appliquer plus que jamais à la société haïtienne, notre relation avec toutes choses concernant la langue étant complexe.
Les Haïtiens, lentement mais surement, prennent conscience de l’importance de leur langue vernaculaire et travaillent à ce qu’elle soit placée à sa juste place : Langue Légitime.

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