Wanito-« Profesè » : Une invitation à la valorisation sociale du métier d’enseignant

Par Pierre Djympson CHERY

19 Avril 2014, à l’aube de ce Samedi couramment appelé : « samedi dlo beni » il est à peine 7h 35 du matin, un post s’affiche sur ma page facebook : Wanito-profesè. Le post est introduit par cette dédicace « En guise de Joyeuses Pâques à la communauté éducative, je vous laisse avec cette chanson, Chapo ba pou Wanito ak tout « profesè » yo». Certes, j’aurais grammaticalement préféré lire « pwofesè » avec un « w » à la place du « r ». Bon, venons-en à l’aspect qui m’intéresse ici.

Je crois avoir discriminé positivement le titre du post de la façon suivante. D’abord, et surtout, c’est un poste du nouveau ministre de l’éducation nationale et de la formation professionnelle (MENFP). Deuxièmement, par rapport à ce que représente Wanito, dans mon répertoire d’artistes-musiciens. En effet, Wanito, de son vrai nom Louis Pascal Juanito BEAUBRUN, jeune chanteur-compositeur-musicien haïtien, dont le premier CD porte le nom de « biographie », compte déjà dans son répertoire de chansons à succès : « Parenn », « pral marye », « blocus », « bezwen mennaj ». Donc un chanteur réaliste et accrocheur comme son blog le décrit : « …ses paroles d’un réalisme saisissant et ses mélodies accrocheuses ne peuvent laisser de marbre aucun mélomane. » Et en dernier lieu, le post « Wanito-profesè » a été discriminé positivement à cause de mon statut d’ancien « profesè» qui s’apprête à reprendre « la craie ».

Profane en musicologie, je me contente de scruter les paroles du nouveau « single » de Wanito. Le texte débute par un double cri d’interjection « ohooo !!! » « ohooo !! ». Une triste nouvelle ? Joie ? Inquiétudes ? Bref, le texte portera-t-il sur les conditions enseignantes ? Ma curiosité envers les paroles de cette chanson titrée « profesè » augmentent. Mon écoute Fixée, mon attention captivée, mes oreilles provisoirement privatisées, j’écoute et j’écoute à plusieurs reprises cette chanson de 4 minutes et 9 secondes.

A la manière d’un chercheur méthodologiquement discipliné, Wanito, après ses cris d’interjection, clarifie le public honoré dans sa chanson: « De kindergarden à la philo, de philo jusqu’à l’université ! ». Donc, tous les niveaux d’enseignement sont concernés : préscolaire-fondamental-secondaire-universitaire. La formation professionnelle aussi.

« Menmenm map onore yo an chantan !!! », tel est la raison de ce single. Wanito est un chanteur, on le sait et il le sait aussi. En tant que tel, il utilise sa profession, sa passion (chanter) et son gagne-pain pour honorer les enseignants. Quoi de plus efficace et symbolique d’utiliser son point fort ou sa position sociale en faveur d’une catégorie sociale ?

Ainsi, chaque citoyen haïtien, quelque soit sa catégorie sociale, doit utiliser ou capitaliser ce qu’il a de plus cher pour valoriser les enseignants : élèves et parents en particulier, et surtout par des actions concrètes et sans démagogie. J’écris bien sans démagogie. Parlant de démagogie, comment comprendre qu’un ministre de l’éducation nationale rencontre[ii], le 03 Janvier 2014 à l’hôtel Montana (donc ca coûte !), 240 étudiants finissants à l’Ecole Normale Supérieure soi-disant dans l’objectif de les intégrer dans le système éducatif alors que des milliers d’agents déjà intégrés sont en attente d’une lettre de nomination ou de leurs premiers salaires depuis des années ? Comment vit un enseignant qui travaille sans salaire depuis des mois voire des années ? Alors que des millions sont régulièrement dépensées dans des assises (levez-vous de préférence !), des symposiums, des forums, des Ateliers, des journées. Et les rapports conservés sont destinés à être oubliés dans des tiroirs ou bien derrières les vitres.

L’homme de Jérémie qui a dû migrer (pour études) vers Pétion-Ville en 2005 décrit, vraiment par son « réalisme saisissant », et sans exagération ni exhaustivité, le triste vécu[iii] quotidien de ces professionnels de la craie. Certains problèmes proviennent, paradoxalement des scolarisés, les premiers bénéficiaires directs du travail de l’enseignant :

« …pafwa elèv pa ba yo atansyon ! …
Lè profesè ap travay elèv ap pale !
Yo pa gen mikro pou fè klas la koute.
M konnen se vwa yo yoblije pouse !
…pafwa yo menm konn ba yo kout boulèt!»

Ancien lycéen de PV, le jeune chanteur a certainement été acteur ou observateur de ces scènes d’irrespect et/ou d’agressivité d’élèves envers les profs. Il est aussi utile, dans ce contexte, de rapporter cette profonde réflexion de Wanito, expliquant « blocus » : « …j’ai découvert que le blocus n’est pas seulement dans la rue mais qu’il y avait aussi le blocus dans la vie.[iv] » Et oui, qui dit le contraire ? La vie de l’enseignant est parsemée de blocus.

Les autres « maswife » que nos enseignants sont obligés d’affronter quotidiennement sont dûs aux conditions macrosocioculturelles[v] défavorables qui semblent malheureusement défier les différentes autorités du MENFP et du pays, à cause de leur mauvaise foi.

« Ya pa konn fatig ni jou ki pa bon !
sak enpotan se ban nou edikasyon
…sann pa konn maten an kisal te manje ! »

Les enseignants, n’étant pas détenteurs de temps plein dans les institutions scolaires, Il est courant d’en remarquer certains qui, en tenue protocolaire et sous un soleil de plomb, déambulent leurs hanches, pour aller vendre une ou des heures dans d’autres établissements scolaires. Et le pire, parfois sans avoir mangé en matin avant de laisser la maison. Triste vrai réalité. D’autres doivent prendre des « sèso » dans les camionnettes. Ceux qui, évidemment à la faveur d’autres sources de revenus, utilisent un véhicule privé, peinent à économiser quelques sous, à la fin du mois.

Qu’est-ce qui les retient malgré tout dans leur métier? Leur motivation intérieure. « Pou travay yap fè a yo genw pasyon ». Mais ils ont droit à une politique de valorisation sociale de leur métier, comme le chante Wanito :

« Profesè, profesè nou yo !
Moun sa yo merite remèsiman,
..menmenm map onore yo an chantan,
Onè respè chapo ba pou tout tan!
Se pwofesè ki fè nou tout rive la a !
Yo merite ankadreman an !»

Quant aux autorités éducatives du MENFP, la politique de valorisation sociale de l’enseignement n’est pas simple une option facultative, il s’agit d’un devoir de service public et citoyen pour lequel elles sont payées par le Trésor public donc par, entre autres, les taxes des enseignants.

S’ils font un travail noble, Wanito dénonce le fait que leurs doléances et revendications ne sont pas suffisamment prises en compte par les autorités politiques. « Pouki yo toujou nan w sityasyon ? Pou yap manifeste lè yap mande ogmantasyon ? »

Pour conclure, l’éducation représente « la pierre angulaire d’une Haïti nouvelle[vi] » comme le soutiennent, entre autres, les Responsables du Groupe de Réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN). Donc, de la même manière que le nouveau Ministre de l’éducation nationale a eu le plaisir de partager, sur facebook, le nouveau single de Louis Pascal Jaunito Beaubrun, dit Wanito, il reste à espérer que des actions concrètes seront posées, sous l’instigation du nouveau Ministre, en vue d’aboutir à une véritable politique de valorisation sociale des enseignants, comme le chante l’artiste. Ce sera un très symbolique cadeau du nouveau ministre, en particulier, et de la société, en général, au jeune chanteur-guitariste qui fêtera son vingt-sixième[vii] anniversaire de naissance Lundi 21 avril prochain.

Pierre Djympson Chéry
educationdupeuple@gmail.com

Notes

[ii]MERCÉUS, Bertrand, « Intégration de 240 nouveaux normaliens dans le système éducatif », Le nouvelliste du (www.lenouvelliste.com), Port-au-Prince, Lundi 06 Janvier.

[iii] Pour de plus amples détails autour de la condition enseignante en Haïti, consulter Pierre Djympson CHÉRY, Capital économique et motivation enseignante à Port-au-Prince, Mémoire de licence, Département de sociologie, Facultés des sciences humaines, Port-au-Prince, soutenu le 25 Novembre 2008. Dans ce texte, l’auteur a décrit comment l’enseignement perd progressivement, mais de façon inquiétante, son caractère sacerdotal pour être socialement considéré comme un simple tremplin.

[iv] Walter P. Cameau, « Le rêve de Wanito », Le Matin, Port-au-Prince, Editions du 29 Novembre 2011, dernière mise à jour 13/02/2014, consulté le 19 Avril 2014.

[v]DASEN, R, Diversité culturelle dans les styles cognitifs, Université de Genève, Genève, 2007.

[vi]GRAHN, Construction d’une Haïti nouvelle, Vision et Contribution de GRAHN, Editions de l’Université d’Etat d’Haïti, Port-au-Prince, Haïti, 621 pages. Ce chapitre (6, pp. 303-336.) comporte non seulement un diagnostique de la réalité du système éducatif mais aussi 19 propositions d’actions concrètes, à la lumière d’une analyse orientée par la théorie des graphes.

[vii] Walter P. Cameau, « Le rêve de Wanito », Le Matin, Port-au-Prince, 29 Novembre 2011, dernière mise à jour 13/02/2014

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