Truculence dans la mélancolie

Il y a dans le roman de Jean-Robert Léonidas, À chacun son Big-bang, une double source à la jubilation : une narratrice qui se détourne des usages, alliant le trivial et le sublime, croisant les lexiques, faisant grincer les convenances et les conformismes littéraires ; et un auteur, qui de son propre nom fait surgir une histoire, laquelle va à l’encontre des idées reçues et des clichés les plus courants sur Haïti. Et c’est dès le titre que cette ironie est sensible : l’existence même de l’univers s’atomiserait en multitude de catastrophes distinctes, si l’on considère bien, à la suite de la lecture, que l’existence de l’univers soit elle-même assimilable à une catastrophe. Le lecteur passe alors de la trivialité des situations à la gravité du destin des existences particulières.

p4998Il convient de reprendre le fil de l’un de ces destins, c’est-à-dire de revenir sur la transmission de l’histoire individuelle. À un âge où justement se posent les questions de ce qui demeure de son existence, Manouchka revient sur un épisode intense de son enfance, celui pendant lequel elle a écouté son grand-père, qui, dans ses derniers moments, lui a raconté sa vie. Cinquantaine années plus tard, Manouchka reprend les cahiers, et son récit commence par sa propre histoire, fondée sur une série d’absences. Francine, sa mère, est morte à sa naissance ; Justin, son père, l’a abandonnée. C’est le premier des big-bangs: « à partir du point zéro il est impossible de compter à rebours ». Face à son grand-père, dans l’assistance aux derniers moments de sa longue et tumultueuse existence, Manouchka enregistre des bribes, des échos. Ce n’est que bien plus tard, qu’elle opère cette traversée dans le temps et dans l’espace qui permet de prendre connaissance et de transmettre tout à la fois. Ce sont des traces que rendent visibles les patronymes de ce grand-père : Mompela Thémistocle Léonidas. Certes, la référence haïtienne à la démocratie – et à la lutte pour l’Indépendance de la Grèce, dont les Haïtiens furent parmi les premiers à reconnaître la légitimité – pourrait expliquer ce signe comme un trait particulier d’Haïti. Pourtant, ce sont d’autres empreintes qui guident la narratrice. Son grand-père était natif du Congo.

L’histoire racontée identifie alors un autre big-bang, la disparition complète du village des origines, la disparition de toute trace à la suite d’un cataclysme climatique. Il n’en reste que le souvenir opaque d’une enfance, des fragments, et éventuellement ceux d’une errance, marqué par un épisode qui prendra sens alors beaucoup plus tard et au moins à deux reprises : la façon dont un ver de terre tente de pénétrer dans le corps de l’enfant qui a tout perdu, jusqu’à son nom. Il est recueilli par un curé-administrateur de terres du roi Léopold, installé dans le village de Kinshasa. Manouchka rejoint alors le fil de l’histoire de cet homme, bourlingueur, homme de sac et de corde, guidé par le sens des affaires, acquis dans la lutte pour la vie connue depuis son enfance dans les rues pauvres d’Athènes, sur les docks et dans les navires qui croisent en Méditerranée, avant d’aboutir en France puis en Belgique. Il prend en charge le jeune homme qu’il a baptisé lors de sa rencontre, et en fait son employé de confiance. Il le nomme Mompela, du nom du lieu où ils se sont rencontrés, et ne l’astreint pas à travailler à l’exploitation, féroce, de la plantation d’hévéa. Mompela est en quelque sorte le passeur de culture pour ce curé qui porte le nom de Bonogreco, et dont les cuisinières enfantent régulièrement des enfants au teint clair. C’est au cours d’une sieste que Bonogreco est assailli par un boa, malgré les avertissements qui lui sont pourtant envoyés, qu’il n’écoute pas, mais que Mompela distingue. Il parvient à sauver la vie de son protecteur, qui lui attribue désormais le nom de Léonidas, en référence au défenseur de Sparte devenu l’emblème du philhellénisme. La figure dès lors se complexifie. La truculence, qui semblait jusque là guider la lecture, malgré de larges plages pendant lesquelles la narratrice fait retour sur le retentissement, les années ayant passé sur elle, en elle, s’apaise progressivement. Elle manifeste cependant très fortement le lien autre qui relie ce qu’elle connaît à ce qu’elle apprend, mais qu’elle ne comprend que bien plus tard : « Adieu Congo. Terre de mes ancêtres, adieu. Que reste-t-il de toi chez nous ? Ton nom n’est plus qu’une danse folklorique, la danse Congo. Des femmes dansent en carabela bleu pâle. Elles font secouer leur jupe bordée d’une large dentelle blanche. Une mer de plaisir traverse leur cuisse et mouille leur pubis. Une chorégraphie typique empreinte d’une grâce envoûtante, d’une sensualité noble, réservée ». Cette sensualité se glisse partout dans le texte, lui conférant une douceur que vient ponctuer l’amertume entraînée par les contraintes. Mompela en fait les frais.

L’histoire quitte le terrain des enfances et aborde celui des années de formation. Installés à Athènes, ils tiennent un restaurant. Bonogreco est marié à Anastasia, et le mariage devient d’intérêt, car les époux ne parviennent pas à ponctuer le temps de leurs relations. Elles en deviennent électriques. Mompela explore, tente de déchiffrer cette société, apprend, écoute, regarde, lit, en particulier La Vie de Thémistocle, un des hommes illustres racontés par Plutarque, et la mention du désir homosexuel lui ouvre des abîmes de questions. Il observe d’un air parfois détaché ce monde dont il participe pourtant. Il y a chez lui une forme de distanciation qui tient de la mélancolie. Mompela, malgré ses succès, malgré ses amours, malgré les transformations en lui, semble ressentir un mal sur lequel il peine à placer des mots, et qui serait le sentiment d’un déplacement inachevé, lié à une vie toujours au service des autres. Car Mompela est tout entier tourné vers l’autre et manque parfois à lui-même et à ses propres désirs.

C’est cette trajectoire vers lui-même et son accomplissement qui compose la dernière partie de l’histoire, où l’on retrouve la fièvre du voyage et le bourlinguer qui est l’apanage de Bonogreco, désormais homme d’affaire, investisseur, et qui a désormais fait de la brutalité la matière même de ses relations avec les autres. Un voyage vers les Amériques, puis vers les Antilles, mène les trois protagonistes sur les rivages haïtiens. Et c’est là que Mompela Thémistocle Léonidas décide de s’arrêter, comme il y est contraint par des circonstances exceptionnelles et qui constituent un des trous noirs de cette existence chaotique par ses commencements, mais qui progressivement s’est élargie jusqu’à embrasser la matière même du temps. Manouchka se sait venue aussi de là, participant de cette vague d’énergie qui vient réalimenter son propre imaginaire et, en écho, la compréhension de sa propre culture. C’est un des axes à la fois les moins appuyés, mais aussi les plus essentiels de ce roman de la quête de soi dans l’après coup du développement de l’existence. C’est aussi une façon de dire Haïti comme terre d’accueil, pas particulièrement exceptionnelle, mais où la vie est possible, malgré les commisérations courantes. Ce serait comme le lieu de la réalisation de soi : Mompélas Thémistocle Léonidas y fait souche à Jérémie, ayant réussi à se faire passer pour un natif-natal de Port-à-Piment. Il a traversé la presqu’île puis est devenu juge de paix. L’identité n’est pas une donnée, mais bien une construction. Et dans ce montage patient, Manouchka réserve aux pages finales de son récit des références qui viennent encore ancrer cette histoire particulière dans celle des êtres connus, dans des événements identifiés par un historien, dans une parenté avec le grand romancier Émile Ollivier, disparu en 2003. La narratrice, qui désormais tente de suivre à rebours les traces de son grand-père, à Athènes – où elle a retrouvé le restaurant et a appris qu’elle avait eu probablement une parente – s’inscrit ainsi dans une lignée et elle qui n’avait ni père ni mère, retrouve ainsi non seulement une histoire mais aussi une parenté. Depuis la ville de Jérémie, c’est bien une partie du monde qui devient contiguë. Ce n’est pas une mince découverte. Elle est même essentielle dès lors qu’on vient d’Haïti, où comme l’écrivait Émile Ollivier, justement,  » toutes les histoires du monde sont venues échouer sur le côté de cette île, à la mâchoire de caïman endormi : galions remplis d’or et d’émeraude, navires aux cales chargées de princes bantous, fausses Indes de l’Ouest, anthologie de paysages, encyclopédies de jungles, survivance de peaux cuivrées, créoles, une seule humanité aux prises avec la chaleur des Tropiques et les rivages méphistophéliques du temps ».

Yves Chemla

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Entretien avec Jean-Robert Léonidas

« La bonne littérature ne naît pas généralement au beau milieu de la perfection. Elle est plutôt consubstantielle au traumatisme et à la douleur»

Naître, désirer, mourir, c’est donc tout ?, s’interrogeait Chateaubriand dans ses « Mémoires ».

Cette phrase, souvent citée pour essayer d’embrasser dans sa courte respiration le grand secret de la vie, ne cesse de nous rappeler que nous devons plus à nos hésitations et à nos doutes qu’à nos certitudes, lorsqu’il s’agit de résumer une vie à son court passage dans les rivages du temps. Qu’il soit posé en termes philosophiques pour appréhender son sens ou en termes historiques pour saisir son évolution dans la durée, ce questionnement a le mérite de mettre au devant de la scène les rapports que la biographie entretient avec d’autres disciplines, en tant que forme structurée, apte à raconter une vie. C’est ainsi que, tout au long de l’histoire de la pensée, la question de l’existence de l’Homme dans l’Histoire a revêtu un aspect éthique, en lui donnant sens et en allant jusqu’à lui offrir – comme ce fut le cas, au XIXe siècle, avec l’historien allemand Johann Gustav Droysen – une formule dont l’ambition était de montrer son immuable unicité[1].

La théorie littéraire, quant à elle, met en perspective la place singulière que la biographie occupe dans l’ensemble des formes de discours à cause de l’extraordinaire liberté dont elle bénéficie pour se mouvoir aux confins des territoires très divers, celui du roman en premier lieu, des mémoires, du journal, etc. – en un mot, de tout domaine textuel qui mérite le nom d’écriture de soi.

De toutes ces perméabilités, celle qui mérite ici une attention particulière est celle du rapport que la biographie entretient avec le réel et l’imaginaire dans la construction de son socle narratif : cela se traduit par une interchangeabilité de ces catégories, l’une prenant le pas sur l’autre, lorsque l’accomplissement narratif est menacé d’extinction. Car, lorsque les preuves tangibles d’une vie manquent, le seul moyen de combler ce vide est de les inventer, de les convoquer à bord du discours romanesque pour les faire voyager dans les pages d’un livre.

C’est à ce défi que nous allons soumettre la biographie romanesque de l’écrivain haïtien Jean-Robert Léonidas, À chacun son big-bang (Éd. Zellige, 2012), qui signe ici son deuxième roman, après avoir produit une œuvre poétique déjà remarquée en France et au Québec.

Fait significatif, dès le début de ce livre, l’entrée remarquée de l’invention littéraire dans cette passionnante histoire ne tarde pas à faire son apparition. Son rôle ? Celui de combler « des trous de mémoire », et de remplir « les blancs » installés dans « les souvenirs », dans une thérapie dont seul l’auteur, médecin de surcroît, possède le secret. «Lorsque la mémoire s’affaiblit, nous dit-il, et que les faits manquent de substance, alors les demi-vérités émergent avec éclat et poésie pour rajeunir l’existence, pour renforcer les jarrets qui font marcher le monde. La nature littéraire ne tolère point le vide. Quand l’histoire fout le camp, le mythe prend la relève».

Embarquée dans cette «histoire romancée » appelée « fille d’une mémoire qui flanche », Manouchka, petite fille du héros principal, consigne par écrit ce que son grand-père lui raconte de sa vie, de son village natal du Congo belge, jusqu’à son attache à Port-au-Prince, à Haïti, en passant par la Grèce, pays de son bienfaiteur, l’ogre au cœur en or, le père Bonogreco. De ces notes, naît une incroyable aventure qui, à chacune de ses étapes, ajoute un nouveau patronyme au grand-père, signe d’une nouvelle renaissance : Mompela, selon l’appellation de son village natal, Thémistocle et, plus tard, Léonidas, selon le nom du roi de Sparte, héros de Thermopiles.

Mi-roman, mi-légende, cette narration déploie ses ailes au fur et à mesure qu’elle se construit dans l’imaginaire pour atteindre petit à petit les territoires du réel. Car un big-bang ne peut être raconté qu’à rebours, au gré de toutes les formes d’un passé conjugué dans d’infinies hypostases qui n’ont de cesse de rappeler que le point initial est condamné à rester à jamais inconnu, ancré comme il est dans le mystère d’une genèse qui nous dépasse. C’est la raison pour laquelle Manouchka, la petite-fille-narratrice, perd pied à chaque fois qu’elle navigue dans les eaux troubles du temps présent qui n’a de consistance que dans la prolongation d’un vécu qu’elle nourrit de sa mémoire remplie d’émotions : « Je parle de la bourgade avec conviction, sachant, du reste, que si moi j’existe, elle est en train de respirer quelque part. C’est beaucoup plus qu’un lieu. C’est une humanité vivante, palpitante, bouleversée d’émotion. Elle se prolonge en moi et me donne l’impression d’avoir vécu son histoire ».

Où trouver, dorénavant, refuge, pour se mettre à l’abri, prisonniers que nous sommes de cette réalité poreuse où, selon la théorie du big-bang, à partir d’un seuil temporel, nul ne peut distinguer entre matière et énergie ? Faut-il le formuler de la même manière lorsqu’il est question du langage ?

Jean-Robert Léonidas semble avoir trouvé la clef dans l’impérieux besoin de faire vivre les mots à la manière des particules et offrir aux sons l’accès à l’existence : « Je relis les phrases. Je fais parler les mots qui n’étaient que des sons et qui reprennent vie avec un peu de sens ». Le temps devient alors une musique «syncopée », faite « des malheurs, des moments d’espérance, du plaisir parfois, du bonheur même, comme on en trouve dans le déroulement saccadé et zigzagant de toute existence ».

Que le lecteur soit rassuré : cette explosion en apparence incontrôlée et incontrôlable des mots est loin d’échouer dans l’incohérence ! Le style solaire de Jean-Robert Léonidas puise dans les couleurs et les éclats lumineux de la langue française cuisinée à la recette créole dans une fascinante poésie qui enchante les regards et éveille les papilles, dans un « carnaval des yeux » où les épithètes dansent au long des phrases fuyantes.

C’est dans cet émerveillement qu’évoluent les personnages de Jean-Robert Léonidas : le grand-père Mompela Thémistocle Léonidas, le père Bonogreco, Ana, son épouse, et la belle Calandra, mais aussi des terres de rêve dont l’une atteint le sommet de son admiration, celles d’Haïti, la terre de ses origines qu’il découvre comme on découvre un rêve.

Pour nous parler de tous ses aspects liés à la genèse de son livre, aux personnages et au sens que prend ce symbolique big-bang dans sa vie d’homme et d’écrivain, nous avons convié Jean-Robert Léonidas à un entretien qui a pris très vite la couleur d’un échange lumineux sur la littérature et la beauté de la langue française qu’il aime tant.

Le titre de votre roman biographique, « À chacun son big-bang », renferme dans ce syntagme aux couleurs cosmologiques un sujet consacré à la quête identitaire. À en croire sa première phrase « Mon corps et mon esprit sont des roues mal montées, des boules instables dans une vie percée de trous », peut-on dire qu’il puise sa source dans ce sentiment d’inachevé qui incite votre narratrice à se raconter?

Est-ce en même temps une définition possible  de la littérature ?

Très certainement. Si tout était parfait, accompli, le monde serait figé, insipide. Et toutes formes d’art, y compris la littérature, n’auraient point leur raison d’être. Elles n’existeraient même pas. L’imperfection, l’inachèvement, le manque, les trous noirs et les chocs constituent la source des angoisses physique et métaphysique qui tourmentent l’homme. C’est le lieu anthropologique où celui-ci, prenant peur, invente quelques molécules de lumière sur le chemin du salut. Le besoin crée l’invention et l’imagination. Toute la beauté, tout le roman de l’existence se construisent autour du manque et de l’absence. Est-ce une définition possible de la littérature ? La question est pertinente. La bonne littérature ne naît pas généralement au beau milieu de la perfection. Elle est plutôt consubstantielle au traumatisme et à la douleur.

Si l’on reconnaît une quelconque vertu thérapeutique à l’acte de la narration, il est en même temps accompagné d’une grande joie. «L’histoire gicla comme une source », écrivez-vous, comme si l’acte de l’écriture ressemblait à un feu d’artifice, à une fête des mots.

Avez-vous écrit ce roman d’un seul trait ou vous a-t-il fallu une gestation plus longue? 

Si l’on admet que l’écriture prend souvent naissance dans le creuset de l’angoisse, on comprend alors qu’elle peut constituer en soi un miraculeux remède. Je conviens que chez moi les phrases arrivent parfois en jets lumineux. Les mots s’amènent en chantant. Je les accompagne en duo. Je danse avec eux. Je les utilise pour cacher des vérités trop crues, pour mentir à propos de situations trop banales. J’utilise la litote comme l’hyperbole. Toute l’élégance du romancier est d’être un fieffé menteur. Mais, rassurez-vous, je ne veux pas mentir ici. Puisqu’on est sur le mode de la confidence, disons sans ambages que chez moi une œuvre de création ne se fait jamais d’un seul trait. Comme toute gestation heureuse, elle prend au moins 9 mois, 9 semaines ou 9 jours, selon le cas, selon la longueur du texte, avec des craintes de ne pas réussir, des doutes, des soirées d’insomnie, des périodes de silence intérieur et, heureusement, des crises de marée montante en jets. Mes œuvres ont toujours eu un double enracinement dans le silence et le chaos.

D’une manière tout aussi miraculeuse et survivant au déluge qui ravage son village, votre personnage principal fait une apparition remarquée. Petit à petit, il va occuper tout l’espace narratif dans un canevas où se tisse son périple à travers les pays et les cultures. Le lecteur est surpris par la sympathie omniprésente qui l’entoure, comme si tous ceux qu’il rencontre ne font que le protéger et l’aider à grandir, à s’instruire, à se construire et à devenir l’homme qu’il veut être.

Que représente-il pour vous, ce personnage, pour que vous lui réserviez une telle sympathie, en tant qu’auteur ? Comme nous avons affaire à un roman biographique, ma question porte à la fois sur le personnage en tant que tel, mais aussi sur un éventuel lien avec la réalité de votre vie.

Même si le romancier a parfois le privilège d’être un Dieu omniscient qui prédétermine l’essence de son personnage, il adopte souvent le comportement d’un existentialiste. C’est-à-dire : il laisse vivre son personnage, lui permet de rouler sa bosse, de se construire au fil des jours, de former son caractère au gré des évènements et des rencontres. Oui, le personnage principal est sympathique. Si tout le monde l’admire et lui fait la courte échelle, c’est que lui-même il n’est pas une mauvaise graine. Il aide tout le monde, distribue de l’amitié et de l’amour pour être à même d’en recevoir. C’est même un mécanisme de défense fort efficace, quand on se retrouve en position de faiblesse comme l’a été mon personnage. Le roman a de toute évidence des velléités biographiques. Mais il est davantage une œuvre de fiction qu’une biographie. Il a été inspiré par un grand-père qui, vu son âge, pourrait être mon arrière grand-père et sur lequel les archives locales se sont tues. Et mon imagination a vite pris la relève. Disons que son vrai nom se retrouve tel quel dans le roman.

Restons en compagnie d’un autre personnage de votre roman : le père Bonogreco. Cet homme est un pur bonheur ! D’abord par ses racines qui tirent leur sève directement dans le mythe : « Il n’avait jamais voulu s’identifier sous son vrai nom. Comment il se prénommait avant, on ne le saura jamais ? Peut-être portait-il un de ces prénoms grecs. Était-il Eryx, Damalis ou Pallas ? Fils de déesse, homme plein de gentillesse ou mec compréhensif ?

Ensuite par son destin de bourlingueur à travers les villes, de Naples à Rome, et de Suisse, en Belgique, puis en Afrique et de retour dans la Grèce natale, pour finir, comme vous le dites, par habiter la langue française, tout en gardant sa marque d’hellénisme.

Parlez-nous de ce personnage, du modèle qui vous a inspiré dans sa construction.

Dans la ville de Jérémie où je suis né, les missionnaires français qui nous enseignaient la littérature, le grec et le latin, nous mettaient en contact avec les grandes capitales d’Europe. Nous les connaissions toutes bien avant de faire connaissance avec Port-au-Prince. Par ailleurs, plusieurs de mes congénères et moi-même, nous avons été les heureux bénéficiaires d’importantes œuvres sociales réalisées par ces missionnaires catholiques. Plus rarement, nous avons également été témoins d’actes inavouables. Mon personnage  que j’ai inventé de toutes pièces, a été un mélange de ces deux volets caractériels et j’ai aimé votre définition qui lui colle à merveille « un ogre au cœur d’or »

Vous êtes connu également comme poète et auteur de prose poétique. Par votre écriture, vous offrez aux lecteurs la mesure de votre passion pour la beauté de la langue française. Elle ne manque pas de se manifester également dans ce roman, souvent d’une façon spectaculaire, comme, par exemple, dans la description de ce festin où vous convoquez tous les sens  à un vrai régal: « Peu à peu les sauces exotiques commençaient à apprivoiser ses cinq sens. C’étaient d’abord la vue et l’odorat. Père Bono visitait la cuisine de temps en temps. […] Puis les oreilles du prêtre s’habituaient à la musique de cette cuisine en plein air. La friture chantonnait des couplets variés selon les saisons, selon les récoltes, selon qu’il ventait ou il pleuvait ». Et on pourrait continuer…

D’ailleurs, votre finesse de style, déjà illustrée dans vos œuvres poétiques, a été remarquée par la critique littéraire. « L’écriture de Jean-Robert Léonidas est une écriture hautement littéraire. Le travail sur le langage atteint un degré de raffinement rarement dépassé dans notre littérature », écrit Hugues Saint Fort dans un article sur La passion des mots.

Comment définiriez-vous cet amour pour la beauté de la langue française ?

Cet amour pour la beauté de la langue je le dois à un triple héritage familial, spirituel et linguistique. Mon père avait lui aussi une passion des mots : il habitait le dictionnaire. Mon ancien prof de français venu de Bretagne disait que son grand-père était seulement détenteur d’un certificat d’études primaires, son père était bachot, et lui, docteur ès lettres. Je me sentais intégré dans cette même mouvance spirituelle et j’ai tenté d’aller plus loin, mu par cette fulgurante passion des mots et des lettres. Enfin, il y a la langue créole qui a toujours affiché pour moi une beauté viscérale retrouvée dans la lignée latin-français-créole. L’esthétique créole retrouvée dans les chansons folkloriques d’Haïti et dans les contes locaux m’a permis de découvrir la beauté de ses parents étymologiques, du français en particulier.

Sans dévoiler le secret de votre chantier d’écriture, pourriez-vous nous dire à quel projet travaillez-vous en ce moment ?

Permettez-moi d’être circonspect. Je dirai seulement que, ayant publié des essais, des textes poétiques et des romans, cette dernière forme d’écriture m’a happé, fasciné. Ma prochaine production sera sans nul doute un roman et je m’y suis déjà attelé. J’espère vous procurer dans cette œuvre en gestation le même bonheur que vous avez vécu à la lecture de À chacun son big-bang. Merci Dan Burcea de cet échange très intéressant.

Propos recueillis par Dan Burcea

Jean-Robert Léonidas, À chacun son big-bang, Éditions Zellige, 2012, 188 p.

[1] Cf. Sabina Loriga, Le petit x, de la biographie à l’histoire, Ed. du Seuil, 2010, ch. Le seuil biographique ; nous faisons ici référence à la formule A= a+x par laquelle J.G. Droysen explique dans «L’histoire de l’hellénisme » l’unicité de la personnalité humaine (A), résultat de la somme entre a (les éléments extérieurs, le pays, l’époque, etc.) et x (le point spécifique intérieur qui tient de chaque personnalité).

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